Chapitre 11
Cocorico ! cocorico ! cocorico !
Les jeunes gens sursautent, chacun dans son lit, car en bons citadins, ils sont plus habitués au boucan pétaradant des véhicules à moteur, qu’au chant matinal du coq.
Tout d’abord, ils ont du mal à réaliser où ils sont réellement, car ils avaient fini par oublier le côté dramatique de leur situation. Grâce à l’insouciance de la jeunesse, ils avaient réussi à s’endormir du sommeil du juste et de l’innocent.
La réalité leur saute au visage et ils sont dévastés, en pensant à leurs parents, à la nuit d’inquiétude qu’ils ont dû vivre et tous les tracas qui vont en découler. Ils ont peur pour eux-mêmes aussi car l’idée d’être coincés trois cent ans en arrière, les fait frémir de terreur.
Machinalement, pour ne pas s’effrayer mutuellement au niveau de leurs parents, respectifs ils reportent leurs angoisses sur la précarité du 18ème siècle, en comparaison avec l’ère moderne du 21ème siècle et le bilan est catastrophique pour eux.
Comment les gens ont-ils pu vivre comme cela avant que n’arrivent les commodités modernes du 20ème siècle ?
Pas d’internet !
Pas de téléphone !
Pas de télévision !
Pas de radio !
Pas d’électricité !
Pas de gaz !
Pas de chauffage avec des radiateurs !
Pas d’eau courante !
Pas de sanitaires !
Pas de voitures automobiles, ou bus !
Pas de trains !
Pas d’avions !
Pas d’école pour les gens issus du peuple, sauf pour rares chanceux !
Et les lois ?
N’en parlons pas !
Pas de liberté puisque le pays est géré par un monarque de droit divin qui peut décider de votre vie ou de votre mort !
Une soumission totale à l’Eglise catholique de préférence et à son clergé !
Aucun droit pour les hommes et encore moins pour les femmes !
Travailler, travailler, encore travailler, toujours travailler !
Être accablé d’impôts et ne pas manger à sa faim !
Chacun des quatre ados énumère, tout ce qui le rebute dans ce lointain siècle.
Ils sont pris dans leur jeu démotivant pour leur survie mentale, et n’entendent pas frapper à la porte.
Soudain celle-ci s’entrouvre, laissant apparaître Louise, les mains prises par deux grands brocs d’eau fumante, un pour les filles, un pour les garçons, pour leur permettre de faire leur toilette, et devant l’air stupéfait des jeunes gens, elle ne peut s’empêcher de rire, même si elle ne comprend pas que pour eux, se laver à tour de rôle dans une cuvette, est un manque d’hygiène notoire et le manque d’intimité que cela engendre les met mal à l’aise, surtout les filles, naturellement plus pudiques que les garçons.
Louise s’absente et revient avec deux paravents, leur permettant ainsi de dissimuler leur pudeur, le temps de leurs ablutions.
Elle ramène en plus deux robes pour les filles, pour les glisser par-dessus leur short et leur petit haut, lesquels laissaient voir leurs jambes et leurs bras dénudés, et pour les garçons, elle a prévu une tunique ample et une culotte, pour recouvrir short et « Marcel », car pour eux-aussi, il n’est pas très convenable d’être jambes et bras dénudés.
- « Je vous ai amené ces tenues car elles seront plus adaptées pour vous promener sans éveiller des soupçons sur vous. Je vous laisse le soin de vous habiller et lorsque vous serez prêts, venez nous rejoindre en bas. Mon maître vous y attend et je vais vous préparer du lait chaud, du pain frais, du beurre et des confitures que j’ai faites cet été. Vous pourrez ainsi vous restaurer à votre aise, avant de chercher une solution pour retourner dans votre monde. Mon maître m’a mis au courant hier soir et même si tout cela me semble relever de la sorcellerie, je vois bien que vous êtes de gentils « petits » et que vous devez être très malheureux de vous être perdus dans un autre siècle, loin de vos familles qui doivent se faire beaucoup de soucis du fait de votre absence soudaine. »
- « Merci madame, pour votre gentillesse », répondent en chœur les quatre adolescents.
-« Madame, je ne suis pas une châtelaine pour être nommée ainsi. Appelez-moi Louise, comme tout le monde, ce sera aussi bien. ».
Louise repart aussi discrètement qu’elle est venue, les laissant entre eux.
Elle va voir en cuisine, pour vérifier si Marie la cuisinière, et Jeanneton, son aide, une pauvre gamine orpheline que le maître a recueillie en lui donnant un modeste emploi pour lui permettre de manger à sa faim, ont eu le temps de préparer un déjeuner revigorant pour Robert qui dévore autre chose qu’un bol de lait et une tranche de pain beurré le matin, comme ces jeunes gens bizarres, habitués à une autre manière de vivre, moins rude apparemment que celle que les gens d’ici ont toujours connu.
Pierre Le jardinier a déposé sur la table, un panier de légumes et des fruits cueillis du matin et Jacques le valet a ramassé les œufs du jour. De plus il a ramené du gibier que Jean le braconnier du coin lui a vendu pour quelques piécettes, sachant que Robert affectionnait ce genre de viande et fermait les yeux sur leur provenance, tout en rétribuant généreusement Jean pour les produits frauduleux fournis.
Ni vu, ni connu !
Chacun savait tenir sa langue, et ainsi le monde s’en portait bien mieux.
Robert est attablé, affamé, et il attend avec impatience que ses jeunes convives daignent passer à table pour partager avec eux ce premier repas de la journée.
Il entend un bruit de pas pressés dans l’escalier et sourit.
Les voilà enfin !
Il lève les yeux, et son regard trahit sa surprise, quand il les découvre, parés des vêtements de son époque à lui. Ils paraissent gauches, dans cet accoutrement qui ne leur correspond pas, mais il jauge rapidement la situation et se dit que cette brave Louise a eu raison de leur procurer d’autres habits pour recouvrir les leurs, trop impudiques pour l’austérité du temps, où le « religieux » détermine le bien et le mal. C’est une femme pleine de bon sens et il lui sait gré de tout ce qu’elle lui apporte au quotidien, depuis son retour au bercail.
Pendant que les jeunes gens se jettent sur le lait chaud, le pain frais, le beurre, le miel et les confitures faites maison, Robert savoure sa soupe aux choux auvergnate cuite avec des oignons et des pommes de terre, un mélange savoureux, qu’il a versé généreusement sur une grosse tranche de pain, recouverte d’une épaisse tranche de lard rôti et de lamelles du fromage Cantal. Il se régale et ses yeux brillent autant de plaisir que ses papilles. Il termine sa collation avec un fromage blanc de chèvre servi dans une faisselle géante, qu’il sale à son goût et une fois rassasié, il observe cette gamine, sa lointaine descendante, qui a le même sang que lui dans les veines, et il se sent tout attendri, lui le corsaire qui a connu plus de dureté que de douceur dans son existence.
Eglantine se voyant observée, relève bravement la tête.
- « Messire Robert, mon cher ancêtre, j’avais entendu parler de vous, puisque la demeure où nous passons nos vacances est surnommé par les anciens de Sainte Anastasie « Le repaire du corsaire », mais c’est la découverte de ce plan dessiné et écrit par vous, qui nous a entraînés dans notre chasse au trésor, pour occuper nos vacances. J’espère que nous pourrons retourner chez nous, car notre place n’est pas en ce siècle, tellement différent du nôtre, mais en attendant ce retour tant espéré, pouvez-vous nous raconter votre destinée de corsaire et les souvenirs que vous en avez ».
Robert allume sa pipe, ne pensant même pas que cela puisse être dérangeant pour ses convives. Il savoure longuement une bouffée, puis entreprend de leur raconter ses aventures avec le célèbre corsaire du roi René Duguay-Trouin, tels qu’il les avait ressassés la veille, près de la cheminée, pendant que ses invités dormaient à poings fermés dans les chambres à l’étage.
Eglantine et ses trois amis, écoutent, respectueusement, presque religieusement, ce grand gaillard roux, égrener ses souvenirs, pour les partager avec eux, et ainsi leur faire vivre à travers son récit, la fabuleuse aventure des corsaires du roi.
Des images cinématographiques défilent devant leurs yeux écarquillés par la fascination qu’ils éprouvent en écoutant ce récit palpitant.
C’est tellement romanesque pour eux !
Un vrai corsaire !
Un corsaire du roi !
Un valeureux corsaire ayant côtoyé Duguay-Trouin, un des plus célèbres d’entre eux !
Que c’est excitant !
Robert sourit dans sa barbe couleur feu en voyant leurs visages admiratifs, tout en continuant de relater ses faits d’armes.
Lorsque sa voix se tait, un immense silence emplit la pièce, un silence pratiquement assourdissant.
Un ange passe !
Les jeunes sont subjugués par leur interlocuteur, au point d’en rester muets comme quatre carpes réunies.
Eglantine, rompt le charme en questionnant Robert.
- « Messire Robert, dans l’imaginaire des gens de mon époque, les pirates et les corsaires, cachaient des coffres entiers remplis de pièces d’or, de pierreries et autres bijoux. Vous-même, avez-vous un trésor que vous avez dissimulé quelque part sur votre domaine, un trésor constitué pendant vos années d’activité maritime ? ».
- « Effectivement, il m’a été octroyé un dédommagement pour services rendus au roi ».
Curieuse, Eglantine insiste légèrement.
- « Nous serait-il possible d’admirer ce fameux trésor, car si nous avons atterri en ce siècle accidentellement, c’est justement parce que nous avions improvisé une chasse au trésor entre nous quatre, pour retrouver le trésor perdu du corsaire, selon la légende transmise dans ma famille de génération en génération ».
Robert amusé, oscille de la tête pour marquer son accord et les invite à le suivre. Il reprend le chemin des caves, afin d’emprunter de nouveau le passage secret reliant la bâtisse à la grotte.
Ainsi donc, le trésor n’est pas dans la maison mais dans la grotte, ne peut s’empêcher de penser Eglantine qui observe chaque geste, chaque parole, chaque mouvement, chaque instant, afin de se les remémorer, lorsqu’ils seront tous en sécurité, revenus chez eux au 21ème siècle.
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Viviane BARNET-BROSSE
EGLANTINE BARBEROUSSE ET LA LÉGENDE DU CORSAIRE ROTER BÄR (OURS ROUGE)
ISBN 979-8-33215-687-8
Roman publié en juillet 2024 Amazon KDP Publishing
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