Chapitre 12
Lorsqu’ils arrivent à l’intérieur de la grotte, Robert se rapproche d’une grosse pierre plate ressemblant à une plaque rectangulaire, intégrée au rocher. Il se baisse et appuie sur une aspérité, située sur le côté de la roche. Un déclic se fait entendre, et la pierre plate se met à bouger, puis à basculer, grâce à un mécanisme conçu par un artisan doué dans l’automatisation de certaines structures, ou dans la conception d’automates, séduisant les badauds lors des foires ou autres évènements festifs. Robert avait fait appel à lui, en vue de protéger son fameux trésor.
Lorsque la porte se rabat, elle laisse entrevoir un espace suffisamment grand pour stocker plusieurs coffres, même d’un gabarit imposant. Dans ce lieu, Robert a entreposé deux coffres géants. Les deux sont cadenassés et les deux clefs sont attachées à une chainette épaisse, pendue au cou du vaillant corsaire.
Il ne viendrait l’idée à personne, d’aller lui arracher cette chaine, sans recevoir en échange une correction exemplaire et suffisante pour décourager toute envie de recommencer.
Lorsque Robert ouvre le premier coffre, les adolescents se sont immobilisés, émerveillés, face à un déferlement de luxe, entre les couleurs chatoyantes des bijoux, des parures merveilleuses des colliers, des bracelets, des boucles d’oreille, tout un tas de bijoux somptueux, où les diamants étincellent, les émeraudes, les saphirs, les rubis, s’allument de mille feux, sans compter les autres pierres précieuses que les jeunes ne savent pas nommer, ne les connaissant pas.
Robert ne les laisse pas se remettre de leurs émotions et ouvre le second coffre. Celui-ci est rempli de pièces d’or et d’argent.
Une valeur inestimable, inquantifiable !
Les quatre jeunes, éblouis, n’ont jamais vu autant de richesses dans leur vie et ils sont paralysés par l’admiration, en contemplant cette fortune considérable.
Le trésor du corsaire !
Un butin d’envergure !
Eglantine et Capucine, demandent timidement si elles peuvent se parer quelques instants avec certains bijoux, leurs regards attirés par la beauté de cette joaillerie étalée devant elles. Robert, taquin, leur accorde cette permission, rajoutant que les femmes ne changent pas, même si les siècles changent. Elles restent toujours coquettes et attirées par la beauté des pierres précieuses.
- « Heureusement que les féministes pures et dures du 21ème siècle ne l’ont pas entendu, murmure Eglantine, amusée, sinon, il aurait eu droit à un procès en bonne et due forme pour discrimination sexiste ».
Les jeunes filles s’en donnent à cœur joie avec le coffre aux bijoux, pendant que leurs amis Timothée et Gabin semblent plus intéressés par le coffret des pièces de monnaie, qu’ils étudient, en numismates amateurs.
Lorsqu’ils ont eu fini de se rassasier les sens tant par les yeux que par le toucher, les quatre ados se relèvent afin que Robert puisse de nouveau refermer et cadenasser les coffres avant de rabattre sur ceux-ci, la porte scellant leur présence en ce lieu secret.
Pendant que son ancêtre s’occupait à cette tâche, Eglantine et ses amis, ainsi que Casper son fidèle border-collie, explorent de nouveau la caverne. Ils espérent trouver la clef de sortie pour retourner dans leur monde à eux, mais malheureusement, ils ne trouvent rien, et c’est bredouilles, qu’ils quittent la grotte, pour retourner à la maison du corsaire, où celui-ci les invite à visiter son domaine, afin de leur changer les idées.
A la pâleur de leurs visages, il a compris que de nouveau l’inquiétude pour leurs parents n’ayant aucune nouvelle d’eux depuis la veille, et la peur de rester bloqués en ce siècle inconnu, leur rongeaient l’esprit, effaçant leur sourire, et la joie enfantine, qu’ils venaient d’éprouver en contemplant le « trésor du corsaire », lequel était au départ leur fameuse quête du « Saint Graal ».
De retour dans son logis, il les entraîne dehors, afin de leur montrer l’étendue de son domaine, et leur présenter ses serviteurs, qu’il a soigneusement choisis pour faire fructifier le domaine, pendant ses absences maritimes. Ce sont des personnes de confiance avec qui il entretient des rapports de courtoisie et de respect mutuel. Cette attitude lui vaut en retour, la loyauté et la fidélité indéniables de ces hommes et de ces femmes qui se feraient hacher menus, plutôt que de le trahir.
Les dépendances comprennent notamment la ferme où vivent Etienne, son épouse Marguerite dite Margot et leurs cinq enfants Jean, Paul, Louis, Elisabeth et Anne. Jean l’aîné a dix-huit ans, son cadet Paul a dix-sept ans, Elisabeth a seize ans. Louis et Anne sont plus jeunes de quelques années puisque Louis a treize ans et la benjamine Anne n’a que douze ans. Les deux époux sont heureux d’avoir pratiquement tous leurs enfants en vie, car il n’en ont perdu que trois sur huit, soit à la naissance, soit dans les premiers mois de leur existence. Ils s’estiment chanceux car certaines familles ont une vingtaine d’enfants ou seuls deux enfants, parfois moins, survivent au-delà de la petite enfance, sans compter le décès prématuré de la mère lors de l’accouchement ou dans les semaines qui suivent, suite à une fièvre puerpérale mortelle pour les parturientes ou les jeunes accouchées.
Etienne est le fermier et le régisseur de toute l’administration agricole du domaine (culture, élevage, fromages, ventes sur les marchés locaux etc). Robert lui paye des gages et l’autorise à prendre ce dont il a besoin pour nourrir toute sa famille, ce qui ravit Etienne, ce contrat tacite entre eux, arrangeant toutes les parties.
Plus loin une petite maisonnette abrite la famille de Pierre le jardinier et de son épouse Louise, la gouvernante. Pierre a la charge de cultiver le jardin qui fournit tous les légumes nécessaires à la consommation de la maisonnée. Leurs enfants n'habitent plus avec eux, car ils sont adultes et vivent leur propre vie, dans les villages avoisinants.
Les autres serviteurs Jacques le valet et homme à tout faire et son épouse Marie la cuisinière vivent dans une aile de la maison où plusieurs pièces leur sont dévolues pour leur permettre d’avoir une intimité familiale. Jacques de par son statut, se partage dans les différentes activités du domaine. Eux-aussi n’ont plus d’enfants au domicile, car leur fils s’est engagé sur un navire, comme l’avait fait leur maître, trente ans plus tôt, et leur fille a pris le voile, à l’abbaye bénédictine de Saint Pierre de Blesle.
Quant à Jeanneton, la pauvrette, orpheline et abandonnée comme un petit animal sauvage et apeuré, Robert lui a alloué une petite chambrette avec un lit, une armoire, une table, deux chaises et un coin toilette pour son usage personnel. Pour elle, c’est le paradis, puisqu’avant d’être recueillie par le corsaire au grand cœur, elle n’avait connu que misère, pauvreté, maltraitance, faim, violence, et autres plaies sociétales.
Eglantine, Capucine, Timothée, Gabin, écoutent et observent ce qui se passe autour d’eux. Casper leur compagnon canin, heureux de se retrouver à l’air libre, en profite pour fureter et renifler toutes ces odeurs nouvelles, inconnues pour sa truffe exploratrice.
Les jeune gens sont désorientés par ce siècle où internet, cette toile d’araignée gigantesque, pour ne pas dire monstrueuse, tisse ses fils autour de la planète, englobant même l’univers spatial. Ils se retrouvent démunis au milieu de ces éléments dépourvus de tout modernisme, dans la simplicité campagnarde d’une époque révolue.
Étant nés en 2008, et donc âgés de seize ans en 2024, ils sont tous issus de la génération Z. C’est une méthode de classification des différentes générations des populations, par leurs années de naissance, établie fin du 20ème ou début du 21ème siècle. Cette génération Z, également appelée « Centennials » ou « digital natives », est la première à être véritablement née avec le numérique.
Mais de numérique, point en 1720 !
La modernité est absente. Le travail est manuel et nécessite plusieurs personnes pour l’accomplir.
Cela ne les empêche pas d’être ravis de cette immersion dans le monde de la paysannerie ancestrale. Par contre, ils sont obligés de constater qu’ils n’ont jamais vu autant de vaches, de chèvres, de brebis, de poules, de lapins de leur vie, de vrais animaux, pas des jouets en peluche ou des documentaires sur la zoologie.
Les charrues sont tirées par des bœufs et ils découvrent avec stupéfaction, en bavardant avec Jean, Paul et Elisabeth, les enfants de Pierre le fermier, que les bœufs sont en fait des taureaux castrés, une chose à laquelle ils n’avaient jamais réfléchi en tant que citadins, car pour eux un bœuf s’assimilait à un morceau de viande acheté chez le boucher, ce qui est absurde puisque le soi-disant bœuf vendu en boucherie, n’est bien souvent que de la vache.
Parcourir le domaine accompagné de Robert, leur permet d’oublier momentanément leurs parents et leur angoisse de ne pas pouvoir retourner dans leur monde rassurant, même si celui-ci engendre de nuisances sanitaires, notamment à cause de la pollution, qu’elle soit sonore, visuelle ou olfactive.
Rien n’est plus agréable que de retrouver le bien-être de sa maison, son confort et l’amour de sa famille.
Cette malencontreuse aventure leur a fait prendre conscience des choses essentielles pour être heureux.
Il est encore tôt dans la matinée et le repas ne sera servi que vers midi. Robert se dit que de bavarder avec des jeunes gens de leur âge leur ferait du bien, et il appelle les enfants du fermier pour dériver l’humeur tristounette de ses invités malgré-eux.
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Viviane BARNET-BROSSE
EGLANTINE BARBEROUSSE ET LA LÉGENDE DU CORSAIRE ROTER BÄR (OURS ROUGE)
ISBN 979-8-33215-687-8
Roman publié en juillet 2024 Amazon KDP Publishing
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