EGLANTINE BARBEROUSSE CHAPITRE 14

EGLANTINE BARBEROUSSE CHAPITRE 14

Chapitre 14

Elisabeth est une jeune femme de seize ans, blonde comme les blés, avec des yeux d’un bleu éblouissant. Elle est belle et les jeunes hommes du village lui tournent déjà autour, mais pour l’instant, elle n’a pas envie de se marier et de devenir un ventre à enfanter et une bonniche à tout faire, corvéable à vie par son futur époux, qui estimera être son seigneur et maître.

Contrairement aux jeunes filles de sa condition, elle a reçu un minimum d’instruction, et elle sait lire et écrire. La bibliothèque ornant la grand pièce principale de leur maître Messire Barberousse, lui a été ouverte par le brave homme, dont une des qualités principales est son humanisme envers les plus pauvres, et les plus démunis. Il était corsaire pour le roi de France, mais dans toute sa carrière, il n’a jamais spolié quelqu’un qui ne possédait pratiquement rien, pour ne pas dire rien du tout. Les abordages visaient surtout les ennemis de la France, et les richesses transportées dans les navires accostés.

Elisabeth n’a pas froid aux yeux, et dévisage sans sourciller les quatre jeunes gens, qui lui sourient avec bienveillance.

Eglantine aime son visage espiègle empreint de bonhomie. Elle devine en elle une forte personnalité, et sans doute une certaine frustration de ne pas pouvoir jouir des mêmes libertés que les hommes. Eglantine a un certain don pour déceler ces traits de caractères chez d’autres femmes, étant elle-même une rebelle à toute forme de discrimination envers les filles et les femmes.

- « Bonjour Elisabeth, nous avons le même âge, donc nous pouvons nous tutoyer en toute simplicité. Mon lointain parent Robert, nous accueille avec mes amis, pendant quelques temps, et comme nous vivons habituellement à l’étranger, il nous serait agréable de bavarder avec toi, pour avoir ton opinion sur la condition des femmes en ce début du 18ème siècle », déclare Eglantine, s’étonnant elle-même de la facilité avec laquelle elle est entrée dans le rôle de la parente éloignée, demeurant habituellement, en dehors du royaume de France.

Eglantine fait fonctionner son cerveau à plein régime, pour se remémorer ses cours d’Histoire et ses lectures censées compléter son savoir sur les sujets enseignés. Elle note machinalement que c’est à la mort de Louis XIV en 1715, et avec l’avènement de la régence, que le mouvement philosophique, littéraire et culturel bourgeois, dénommé plus tard « siècle des lumières » a fait son apparition en France et que ce mouvement prônant des valeurs à l’encontre de toutes les institutions acquises, a duré jusqu’en 1789 et la révolution française.

Dernièrement, elle a lu sur internet un article de Mark Cartwright qui lui revient en mémoire, concernant ce sujet. Décidément les articles de cet « historien » sur le web lui auront été bien utiles dans ses recherches.[1]

Elisabeth se détend car ce sujet a son importance à ses yeux.

- « Je sais que je n’ai pas vraiment le choix et que ma destinée est toute tracée, soit me marier pour donner des enfants à mon époux, soit prendre le voile et m’enfermer dans un couvent. Cet avenir limité m’ôte tout envie de grandir et de m’épanouir. Moi je rêve de pouvoir exercer une vraie profession et de ne pas dépendre d’un homme pour ma survie. Même les bourgeoises et les nobles dames sont tenues de se plier à ces obligations, et ni leurs parents, ni l’église ne leur permet de sortir des rangs. Nous, femmes n’avons pas d’autres choix que le mariage et la maternité ou l’enfermement dans un cloître », s’écrie dans un coup de cœur, la jeune fille, mais réaliste, elle soupire et son visage s’assombrit.

Mal à l’aise après cette tirade enflammée, elle leur demande de ne pas en parler devant sa famille, ni devant Robert ou ses serviteurs, pour ne pas avoir à subir une punition sévère, afin de lui remettre les idées en place. Les quatre jeunes gens, acquiescent, se sentant chanceux, quant à eux, de pouvoir décider de leur avenir, que celui-ci soit professionnel ou matrimonial, et bien sûr familial.

Eglantine, Camille, Timothée et Gabin, conjointement, repensent aux pièces de Molière, concernant les « Précieuses ridicules » ou autres femmes du 17ème siècle. Mais les pièces de Molière ciblent essentiellement la noblesse et la bourgeoisie, car le tiers-état ne devait pas être « vendeur ».

Pensez donc, les petites gens n’intéressent personne, que ce soit au 17ème, au 18ème ou même au 21ème siècle.

Comment peut-on oublier les femmes dites du tiers-état qui auraient pu s’exprimer, mais qui n’en avaient malheureusement ni l’occasion ni les moyens. Elles étaient corvéables depuis leur enfance et éduquées à savoir cuisiner, coudre, se servir des différents outils de travail, l’approvisionnement en eau, la collecte de bois, la conservation du feu, la garde des animaux domestiques, la vente sur les marchés locaux des produits de la ferme, l’éducation des enfants, la préparation et l’administration de remèdes et de médicaments, le ménage, le linge à laver dans les lavoirs. Pourtant ces femmes, héroïnes du quotidien ne disposaient pas du fruit de leur travail et même leur corps ne leur appartenait pas.

Eglantine perdue dans ses pensées, sursaute et se met à maudire ce sacré Napoléon sans doute inspiré par la Charia, lors de son voyage en Egypte, qui ne trouva pas mieux que d’instaurer son fameux Code Civil, privant les femmes des derniers droits qu’elles avaient avant la révolution. Cette tutelle patriarcale assignée dès leur naissance, faisant d’elles des mineures à vie, ne disparut que progressivement. Il y eut le droit de vote en 1945, puis le droit à disposer de leurs biens, de leur travail et de leur compte en banque, vingt ans plus tard. Il fallut attendre encore vingt autres années, avant que la notion de chef de famille disparaisse des livrets de famille.

Comment ne pas compatir à la lassitude qui s’empare de cette pauvre Elisabeth, dont la liberté d’exister est entravée depuis le jour de sa naissance ?

Cette dernière, heureuse de pouvoir exprimer ce qu’elle ressent sans être jugée et condamnée d’avance par les préjugés sociétaux de son époque, continue de s’épancher auprès de ces drôles de jeunes gens, qui n’ont pas d’idées préconçues sur le sort prédestiné des jeunes filles dès leur naissance.

- « Si j’étais un homme, j’aurais fait comme Messire Barberousse, j’aurais quitté le domaine, et je serais partie sur les routes, pour m’engager sur un navire, en partance pour les endroits du monde, que j’aurais tant aimé explorer, mais malheureusement, même si les marins ont une femme dans chaque port, c’est encore uniquement pour assouvir leurs désirs les plus primaires. Moi je rêve d’aventure, pas de prostitution ou d’histoire d’amour sordide. Hélas ! je suis vraiment coincée, doublement coincée aussi bien dans ma situation de fille que dans celle relevant de ma modeste position sociale. Il faudrait un miracle pour qu’un jour, le monde soit meilleur pour tous, et notamment pour les femmes, éternelles sacrifiées du patriarcat, cette arme extrêmement puissante qui a été donnée aux hommes, leur permettant d’édicter des lois par eux, et pour eux, sans tenir compte des intérêts et des désirs de l’autre moitié du genre humain ».

En l’écoutant, les quatre enfants du 21ème siècle, se disent qu’elle s’est vraiment imprégnée des idées philosophiques propagées au 18ème siècle, et qu’elle aussi, si elle était née quelques années plus tard, auraient pu faire partie de ces grandes figures féminines, qui ont permis de faire avancer d’un grand pas, la condition des femmes, dans l’obtention de droits, leur permettant petit à petit, d’être considérées comme les égales des hommes, tout en conservant le bénéfice de leur complémentarité. C’est en tenant compte de cette spécificité différentielle entre les genres féminin et masculin, que les deux arrivent à vivre harmonieusement ensemble, sans se sentir inférieur l’un à l’autre.

Elisabeth rajoute :

- « Dans un des livres que j’ai eu le droit de lire dans la bibliothèque de Messire Barberousse, celui d’un auteur du 16ème siècle Messire Michel de Montaigne, j’ai trouvé une citation, qui m’a fait beaucoup réfléchir au sort des femmes, tributaires du bon désir des hommes. Il avait écrit « Les femmes ont raison de se rebeller contre les lois parce que nous les avons faites sans elles. » et moi, qui suis déjà condamnée, parce que je suis née fille, je suis tellement en accord avec ce constat, mais je n’ai pas le droit de me rebeller pour oser le dire à mes parents, au curé et à tous ceux qui décident pour moi en ce monde ».

Le quatuor ne sait pas quoi répondre, face à l’évidence d’une telle injustice frappant les femmes depuis leur naissance, que ce soit dans les sociétés occidentales ou orientales. Les religions ont contribué à cette situation en minorant les filles et en donnant tout pouvoir sur elles par l’autre moitié de l’humanité, en l’occurrence les hommes. Le 20ème siècle a amorcé un grand changement dans le monde occidental, avec la progression des droits égalitaires mais par contre, dans le monde oriental, les droits acquis sont en constante régression au nom de certaines religions.

Eglantine repense à cette citation très connue attribuée à tort ou à raison à André Malraux : « le 21ème siècle sera religieux, ou ne sera pas ». Malheureusement se dit-elle intérieurement, que ce soit au 18ème siècle ou au 21ème siècle, les éternelles sacrifiées des religions écrites par des hommes, pour des hommes, sont toujours les femmes.

Les cinq jeunes gens continuent à bavarder pendant une bonne heure, ne voyant pas le temps passer, mais Elisabeth, tout comme son frère l’avait fait plus tôt, prend congé car elle se doit d’aider sa mère aux diverses tâches ménagères, et à celles relevant de la ferme.

Eglantine, Capucine, Timothée et Gabin, repartent vers la demeure de Robert, car le clocher sonne midi et ils se doutent que Louise la gouvernante de Robert, va annoncer que le repas est servi et que les invités de son maître doivent passer à table.

Les quatre amis, reviennent de leur promenade, satisfaits de leurs deux rencontres matinales avec Jean et Elisabeth, ce qui a eu pour effet, de faire disparaître momentanément, leur inquiétude concernant leur propre situation et surtout envers leurs parents qui doivent les chercher partout, effrayés par leur disparition.

Robert est déjà attablé et Louise les attend en souriant, pour servir son maître et ses invités. Les jeunes gens filent se laver les mains, avant de prendre place à table, l’estomac dans les talons.


[1] Le siècle des Lumières fut une révolution de la pensée en Europe et en Amérique du Nord qui se déroula de la fin du 17ème siècle à la fin du 18ème siècle. Le siècle des Lumières donna lieu à de nouvelles approches dans les domaines de la philosophie, de la science et de la politique. Par-dessus tout, la capacité de raisonnement de l'homme était présentée comme l'outil permettant d'étendre nos connaissances, de préserver la liberté individuelle et d'assurer le bonheur. Le siècle des Lumières est généralement daté du dernier quart du 17ème siècle au dernier quart du 18ème siècle. À la Renaissance (1400-1600), lorsque les intellectuels et les artistes se tournèrent vers l'Antiquité pour y puiser leur inspiration, le mouvement humaniste vit le jour; il mettait l'accent sur la promotion de la vertu civique, c'est-à-dire sur la réalisation du plein potentiel d'une personne, à la fois pour son propre bien et pour le bien de la société dans laquelle elle vit. Les idées des Lumières se développèrent à partir de ces racines et s'épanouirent grâce à des événements tels que la Réforme protestante (1517-1648), qui réduisit le pouvoir traditionnel de l'Église chrétienne dans la vie quotidienne. La plupart des penseurs éclairés ne voulaient pas remplacer l'Église, mais ils souhaitaient une plus grande liberté religieuse et une plus grande tolérance. Les Lumières cherchaient à se démarquer de ce que l'on considérait alors comme les "ténèbres" du Moyen-Âge. Nous savons aujourd'hui que la période médiévale n'était peut-être pas aussi "sombre" qu'on le pensait, mais il n'en reste pas moins que la religion, la superstition et le respect de l'autorité imprégnaient cette période de l'existence humaine avant que les philosophes ne commencent à remettre ces concepts en question au 17ème siècle. Il n'était plus possible d'accepter la sagesse reçue comme une vérité simplement parce qu'elle avait été incontestée pendant des siècles. Dans cette nouvelle atmosphère de relative liberté intellectuelle, la raison remettait en question les croyances généralement acceptées. À l'instar des expériences pratiques menées par les scientifiques lors de la révolution scientifique pour découvrir les lois de la nature, les philosophes étaient désireux d'appliquer la raison à des problèmes séculaires: comment vivre ensemble dans des sociétés, comment être vertueux, quelle est la meilleure forme de gouvernement et qu'est-ce que le bonheur? Il s'agissait d'une bataille de la raison contre l'émotion, la superstition et la peur, dont les principales armes étaient l'optimisme en un monde meilleur et la liberté et la capacité de remettre absolument tout en question. Ce n'est pas pour rien que les nouveaux philosophes éclairés étaient appelés "libres penseurs". Le siècle des Lumières fut animé par des philosophes, bien que nombre d'entre eux aient également écrit des ouvrages non philosophiques ou se soient même lancés dans la politique, et qu'il vaudrait mieux les qualifier aujourd'hui d'intellectuels. Ces penseurs remirent en question les idées reçues et, il est important de le souligner, se remirent en question les uns les autres, car il n'y a jamais eu de consensus sur les réponses aux questions auxquelles chacun essayait de répondre. Ce qui est sûr, c'est que ce processus d'examen et de construction de la connaissance fut long et qu'il se déroula en plusieurs endroits. Avec le recul, nous pouvons reconstituer la chaîne d'idées que nous appelons collectivement les Lumières, mais les participants de l'époque étaient conscients d'être impliqués dans un nouveau mouvement de pensée.

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Viviane BARNET-BROSSE

EGLANTINE BARBEROUSSE ET LA LÉGENDE DU CORSAIRE ROTER BÄR (OURS ROUGE)

ISBN 979-8-33215-687-8

Roman publié en juillet 2024 Amazon KDP Publishing

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Date de dernière mise à jour : 2026-03-29

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