Chapitre 8
La nuit s’écoule tranquillement, sans bruit, reposante, comme toujours dans ce charmant coin du Cantal. Eglantine, Capucine et les jumeaux, se sont laissés aller toute la nuit, à imaginer des scénarios plus ou moins étranges dans des rêves où le merveilleux croisait le loufoque.
Sept heures du matin, branlebas de combat, car les filles émoustillées par la journée à venir, sont déjà debout, douchées et elles se précipitent dans la cuisine pour avaler un copieux petit déjeuner, avant d’entreprendre de nouvelles recherches dans la cave concernée par le plan du corsaire. A les voir engloutir leurs tartines, Agnès, amusée se dit qu’un inconnu entrant dans la maison, penserait qu’elles n’ont pas mangé depuis huit jours, tellement elle paraissent affamées.
Huit heures, la sonnette retentit. Eglantine se précipite vers la porte pour ouvrir à leurs deux acolytes masculins, aussi enthousiasmés que leurs amies, par le programme de cette nouvelle journée de vacances.
La bonne humeur des adolescents est communicative, et Agnès en ressent les effets positifs. Sachant que les jeunes vont explorer la cave pendant un certain temps, elle se dit que cela va lui permettre d’accomplir ses activités ménagères, et pour se motiver à réaliser ces tâches ingrates, elle met un CD de country dans son lecteur, un de ceux bien rythmés, qu’elle affectionne particulièrement, mais qu’elle a dû enlever de sa voiture, car inconsciemment, elle appuyait sur la pédale d’accélérateur au rythme de la musique. Jugeant que cela était trop dangereux pour les points de son permis, elle a relégué les fameux disques dans son meuble HI-FI et les ressort chaque fois qu’elle doit se donner un peu de courage pour faire le ménage.
Pendant ce temps les quatre amis, suivis du fidèle Casper sont repartis dans la cave, avec des lampes torches, un petit gilet et le plan du corsaire, qu’Eglantine a pris soin de protéger par une pochette plastique, vu sa vétusté, de peur que celui-ci ne s’effrite en résidus de poussière, au bout de trois cent ans, enfermé dans un recoin du grenier, qui Dieu merci, n’était pas humide, comme peut l’être une cave.
La veille, le quatuor avait pourtant fouillé, farfouillé, sondé les murs et rien ne leur avait paru suspect mais avec le plan sous les yeux, il leur est plus facile de se guider vers la bonne cave.
C’est la cave la plus profonde, celle qui s’enfonce le plus sous la terre, à même le flanc de la roche, et l’humidité suinte par cette dernière. Tout au fond, apparaissent diverses rangées de rayons pour stocker les bouteilles et de prime abord, rien n’indique la possibilité d’un accès à un tunnel ou un souterrain. Mais tous les autres pans sont nus, ne laissant entrevoir aucune aspérité qui pourrait déclencher un mécanisme d’ouverture.
Le plan de « Roter bär », puisqu’il signe lui-même de son surnom, est précis et il n’y a pas trente-six solutions. La croix faite sur le document pour désigner l’emplacement du passage secret, est bien sur le pan de mur où se situent les rayonnages pour les bouteilles de vin.
La petite bande tourne autour de cette sorte de placard à rayons, qui leur semble être encastré dans le mur, mais aucun élément ne leur permet de trouver le « sésame » qui ouvrirait la porte sur la « caverne d’Ali Baba », ou plus exactement celle de « Roter Bär ».
Eglantine cherche un levier ou une pédale, une sorte de système qui ouvrirait une porte invisible mais rien ne se présente à sa vue. Capucine et les jumeaux font eux-aussi triste mine, déçus de ne pas trouver quoi que ce soit.
Eglantine reprend le vieux parchemin pour déchiffrer éventuellement un indice que personne n’aurait compris.
Elle constate qu’au-dessus de la date Robert Barberousse a noté une phrase sibylline « L’air frémit, l’eau s’enfonce, l’esse du corsaire se tourne ». Personne n’y avait fait attention et pourtant, une idée lui vient à l’esprit.
Elle a lu toute la série des « Arsène Lupin » de l’auteur Maurice Leblanc, et elle se souvient que dans une affaire avec son vieil adversaire Herlock Sholmès, il y avait eu une énigme aussi hermétique et indéchiffrable. Elle fait travailler ses neurones et se souvient de la fameuse phrase. « La hache tournoie dans l’air qui frémit, mais l’aile s’ouvre où l’on va jusqu’à Dieu ». L’histoire se passait au manoir de Thibermesnil, nom inscrit sur le rebord de la cheminée, et en jouant avec les trois lettres citées, un passage secret s’ouvrait derrière ladite cheminée, conduisant à une chapelle voisine. Il lui faudrait relire cet épisode d’Arsène Lupin pour être plus précise, mais cela fait tilt dans son esprit, et elle regarde si une inscription similaire ne serait pas gravée en haut du fameux rayonnage refusant de livrer ses secrets.
Bingo !
Tout en haut, sur le fronton, des lettres paraissant effacées par le temps, mais en fait juste recouvertes de poussière, se révèlent sous leurs yeux.
Robert Barberousse Corsaire, ce dernier mot ayant un crochet entrelacé avec son S.
Eglantine, se la jouant Arsène Lupin, secoue légèrement le R de Robert, puis enfonce la lettre O de Barberousse, avant de faire tourner le S de corsaire.
A ce moment, un bruit bizarre se fait entendre, et le pan de mur où sont fixés les rayons, bascule en arrière, découvrant le fameux passage. Ce rayonnage à bouteilles était en fait une porte dissimulée, une cachette très astucieuse, digne d’un corsaire ou d’un pirate.
Les quatre jeunes sont tellement émerveillés qu’ils en restent cloués sur place. Les uns et les autres se disent qu’autrefois, malgré l’absence de la technologie moderne, les anciens étaient drôlement doués pour créer des mécanismes capables de cacher des souterrains donnant accès d’un lieu à un autre, en toute discrétion, ce qui fait qu’en cas d’attaques, il était possible de fuir le danger immédiat, et de ressortir parfois plusieurs kilomètres plus loin, sans que personne n’ait l’idée d’aller vous chercher à cet endroit.
Combien d’endroits de ce genre dans les vieilles demeures ? L’oubli du temps les a définitivement fermés pour les vivants du présent.
Armé de lampes torches, le quatuor franchit l’ouverture béante, inconscient du danger de s’aventurer en territoire inconnu. Les jeunes gens s’avancent, intrépides se croyant invincibles. Ils se rêvent en nouveaux aventuriers de l’arche perdue. Casper court devant, mais de manière prudente, attentif à cet environnement, qui pourrait se révéler hostile.
Le tunnel est long et humide, un boyau noir qui serpente sous la terre, invisible de tous, un passage fréquenté par les animaux vivant sous terre, un endroit que l’on imagine, hanté par tous les fantômes de ces êtres vivant voilà plus de trois cent ans, puisque aucun des descendants du corsaire ne l’a emprunté, n’ayant pas connaissance de son existence.
Pendant combien de temps ont-ils marché ?ils ne le savent pas, mais sans doute pas plus de quinze à vingt minutes, lorsqu’ils débouchent dans une pièce plus aérée, l’air passant par d’étroites ouvertures.
Où sont-ils ?
Dans une grotte apparemment ! Mais où se situe t’-elle ? Il n’y a pas assez de luminosité pour se repérer. L’endroit semble vide, hormis quelques vestiges de pierres disposées en forme de table et de tabourets pour s’asseoir, et il y en a même deux dans les recoins pour servir de banquettes de repos.
Serait-ce la cachette de Roter Bär ?
En tout cas, il a dû venir en ces lieux, pour dissimuler son trésor ou se cacher d’éventuels ennemis, au vu de cette installation sommaire.
L’imagination des quatre copains s’emballe à la vitesse grand V.
Point de trésor apparemment !
Mais cela ne décourage pas nos héros du jour qui sont bien trop contents d’avoir entrepris cette petite virée souterraine.
Ayant emporté un goûter pour la matinée, ils profitent de cette aire de pique-nique improvisée pour savourer des carrés de Salers, ainsi que des croquants, ces délicieux biscuits d’Auvergne, faits maison par Agnès, qu’ils ont emporté dans leurs sacs à dos avec chacun, une gourde d’eau pour se rafraîchir.
Eglantine essaie de téléphoner à son père, pour lui faire part de leur escapade mais le réseau ne passe pas. Entre le souterrain et la grotte, ils sont en zone blanche, et aucune communication n’est possible.
Une fois rassasiés et leurs yeux habitués à la semi obscurité ou semi clarté, selon la vision optimiste ou pessimiste des uns et des autres, ils font le tour de la grotte, espérant malgré tout, tomber sur un vieux coffre, une amphore ou un vase, ayant contenu de l’or, de l’argent ou des pierreries.
Hélas ! rien !
Malgré leur déception, la curiosité les pousse à voir où donne cette grotte, et ils s’approchent courageusement de la sortie, et se regardent interloqués.
Qui aurait soupçonné l’existence de cette caverne ? Effectivement l’entrée de celle-ci est complètement dissimulée au regard d’autrui, par le tronc d’un arbre millénaire, creusé en son centre, pour permettre de sortir par cette issue, mais à moins de contourner le tronc, personne ne peut se douter que c’est aussi l’accès à un passage secret pour se rendre au domicile des Barberousse.
Les amis d’Eglantine lui promettent de ne révéler à personne, ce qu’ils ont appris ce jour, car si cela se sait, son père sera obligé de condamner l’accès à sa cave pour ne pas être la cible ou la victime de cambrioleurs potentiels.
Ils repartent dans la caverne, prêts à faire chemin inverse pour retourner chez leur amie, quand soudain, Capucine trébuche et se rattrape à une saillie dans le mur, une sorte de moulure ou d’ornement que personne n’avait remarqué avant.
Ce simple geste entraîne une suite d’évènements incontrôlables. Le sol s’ouvre sous leur pieds, et tous les quatre sont aspirés dans une spirale violente, un truc infernal, les tirant vers le bas, dans un concert de cris de terreur, et d’aboiements apeurés puisque Casper n’est pas épargné par l’attraction qui les emporte vers leur destination, que tous croient finale, car ils ne peuvent rien maîtriser. Ils hurlent des mots d’amour à leurs parents, croyant que ce sont leurs derniers adieux.
Soudain le tournoiement s’arrête, le sol redevient ferme sous leurs pieds, le vertige les quitte et ils se décident enfin à ouvrir les yeux.
Incroyable !
Devant eux, un géant à la chevelure rousse flamboyante et aux yeux d’un vert émeraude, les regarde, sidéré par leur apparition soudaine. De prime abord, ils lui donnent environ cinquante ans, mais il est tellement costaud, qu’il pourrait paraître plus jeune.
Eglantine se dit qu’elle connait ce regard, et réalise soudainement que c’est le même que le sien, dont elle voit le reflet chaque matin dans son miroir.
Rêve t’elle ?
Si oui, elle va bientôt se réveiller !
Si non, elle se trouve face à face avec son ancêtre corsaire et Capucine, en s’accrochant à la saillie dans le mur, a dû ouvrir une porte spatio-temporelle entre le 21ème siècle et le 17ème ou 18ème siècle. Elle opte pour le 18ème siècle car son cerveau en ébullition fait le rapprochement entre le plan daté de 1720 qu’ils ont retrouvé caché dans son abri secret depuis plusieurs siècles et l’apparence du géant roux.
Cette idée farfelue lui semble folle de prime abord.
Comment faire comprendre cette théorie fantastique à une personne vivant dans un siècle où on brûle encore les gens pour sorcellerie ?
L’aventure continue, mais cela l’amuse beaucoup moins car la peur a remplacé l’excitation de la veille, et en voyant le comportement de ses amis, elle se rend compte qu’eux aussi ont compris la gravité de la situation, et qu’ils ne fanfaronnent plus.
Les aventuriers de l’arche perdue, aimeraient bien se retrouver dans le confort quotidien de leur vie bien tranquille au siècle de la modernité et de la technologie.
Les pirates ou les corsaires, ça va bien, quand on regarde un film à la télévision ou au cinéma, mais quand on en trouve un vrai, en face de soi, ça ne fait plus du tout le même effet.
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Viviane BARNET-BROSSE
EGLANTINE BARBEROUSSE ET LA LÉGENDE DU CORSAIRE ROTER BÄR (OURS ROUGE)
ISBN 979-8-33215-687-8
Roman publié en juillet 2024 Amazon KDP Publishing
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