Landry
Dix jours plus tôt
Landry est sous le choc de la nouvelle que vient de lui apprendre sa mère.
Nathan, son frère chéri a eu un accident, et son pronostic vital serait engagé d’après les médecins.
Jamais il n’aurait pensé perdre cette moitié de lui-même, son jumeau complice.
La violence du choc, l’a tellement secoué, qu’il s’est effondré, heureusement soutenu par Juliette qui était près de lui.
Un torrent de larmes le secoue à en perdre sa respiration.
Il lui faut retrouver son calme, car il ne peut pas laisser sa mère, gérer cette nouvelle épreuve toute seule. Il sait qu’elle en est capable car elle a toujours fait preuve d’une force de caractère, face aux pires moments de la vie, son « mental d’acier » comme elle le répète souvent, mais elle vieillit et il ressent bien cette fatigue et cette lassitude qui l’envahissent de plus en plus souvent. Même si elle le cache, son amour filial lui fait ressentir l’épuisement physique et mental de sa pauvre maman. Il doit être fort lui-aussi pour la soutenir dans le chagrin atroce qu’elle doit éprouver, tout en essayant de ne pas le montrer à son entourage. Elle a agi comme ça toute son existence. Il la connaît trop bien.
Juliette lui tend un verre d’eau, inquiète pour son époux.
Le voyant plus calme, elle sort, pour demander à Delphine, leur voisine et amie, si celle-ci ne pourrait pas garder Alban, pendant quelques heures voire plus, ne sachant pas encore ce qu’il en est exactement pour Nathan.
Delphine acquiesce immédiatement, en proposant à Landry et Juliette de prendre le temps nécessaire, car Alban est le bienvenu et il jouera avec Nicolas, son fils.
Celui-ci sera enchanté d’avoir son petit copain de jeu à la maison.
Tout en surveillant Landry du coin de l’œil, Juliette prend la peine de téléphoner à leurs deux employeurs pour leur exposer la situation, et les informer de leur absence pendant quelques jours, suite au drame familial, qu’ils sont en train de vivre.
Une fois ces problèmes logistiques solutionnés, elle vérifie que son mari a repris ses esprits, et l’incite à ne pas perdre plus de temps, ce temps qui leur est compté, pour revoir une dernière fois Nathan et lui faire leurs adieux.
C’est le cœur lourd qu’ils prennent la route pour le centre hospitalier, Juliette préférant conduire, par mesure de sécurité, voyant bien que son compagnon a sombré dans un mutisme profond.
Landry est à mille lieues du présent. Il revoit son frangin, leur complicité, leurs chamailleries aussi, les années scolaires, les copains de l’époque, ceux qui n’arrivaient pas à s’immiscer dans leurs instants privilégiés car leur connivence exclusive, dérangeait parfois les autres. Il revit leurs premières années en cohabitation, les jobs saisonniers ou en intérim partagés, et puis la rencontre avec leurs femmes, leurs deux mariages le même jour, leurs deux enfants nés la même année.
Que de souvenirs ensemble !
Le chagrin le submerge de nouveau, faisant place rapidement à la colère.
D’abord contre son frère si faible de caractère, qu’il n’a pas su résister aux diverses tentations se mettant au travers de son chemin, ce qui l’a fait plonger dans toutes les formes d’addiction (tabac, shit, puis alcool) ensuite contre Melinda, qui reste à ses yeux, celle qui a initié Nathan à ce mode de vie alcoolique, en le traitant de « sous-homme », n’ayant pas la virilité nécessaire pour « boire un coup » comme tous les vrais hommes. Mais que signifie être un vrai homme ? cette réflexion agace Landry car si c’est se comporter comme un macho ignare, levant le coude dans les bars, cela n’a rien de viril, bien au contraire. En le provoquant sans cesse Melinda a embarqué son frère dans sa dérive. Bien sûr, lorsqu’elle s’est retrouvée enceinte, elle a fait machine arrière, acceptant un suivi médical pour se désintoxiquer du poison de l’alcool mais il était trop tard pour Nathan, qui en trois ans était devenu dépendant, et n’avait plus la force mentale pour suivre le même programme que son épouse.
Pour lui, les années suivantes n’ont fait qu’accentuer sa dégringolade sur la pente infernale de la boisson, entraînant par la même occasion sa dégradation physique et mentale.
Plus personne ne pouvait faire entendre raison à Nathan qui était prêt à mentir à ses proches pour avoir sa dose quotidienne de l’élixir maudit. Son frère préférait sombrer dans des crises de délirium tremens, plutôt que de nourrir son corps, épuisé par les privations alimentaires, et mis à mal par sa consommation excessive de bières.
Combien de fois leur mère ne lui a-t-elle pas dit qu’à force de mettre des bières dans son corps, il finirait par mettre son corps dans une bière.
Et voilà que ce moment est arrivé plus tôt qu’il ne le pensait.
Nathan a bu son « dernier verre pour la route ».
Landry ne peut pas accepter cette idée.
Son cerveau refuse de valider cette séparation définitive, ce lien invisible bientôt tranché en même temps que celui le reliant à la vie, les trois Parques veillant au grain (en référence à la mythologie gréco-romaine).
Cette pensée insidieuse ramène Landry dans le temps présent, et il cogite à l’après. Connaissant son frère, il sait que ce dernier ne fréquentait pas les églises, mais qu’il avait la foi en Jésus-Christ et sa promesse de la vie éternelle pour ceux qui croient en lui. Il est certain qu’il aurait voulu une cérémonie selon le rite chrétien, catholique dans leur famille, donc il faudra envisager des funérailles religieuses, et non pas simplement civiles.
Trop de choses se bousculent dans sa tête, lui occasionnant une migraine aussi douloureuse que le chagrin qu’il éprouve en ce moment.
Juliette et lui arrivent à l’hôpital et Landry se précipite dans le lieu où son frère végète en attendant l’arrêt de ce cœur qui bat toujours, le rattachant à la vie, à sa famille, à la terre.
Voir son frère dans cet état bouleverse Landry qui se jette pratiquement sur le lit pour serrer son jumeau dans ses bras, comme si inconsciemment, il pouvait l’empêcher de s’envoler en le retenant contre lui.
Elisa est assise de l’autre côté du lit, tenant la main de Nathan dans la sienne, pour lui insuffler toute la force de son amour, à travers cette dernière caresse.
Elle murmure à l’oreille de son enfant, son petit en train de mourir.
-« Va vers la lumière mon fils, va vers la lumière qui t’attend et trouve enfin la paix qui t’a tant manqué, pendant ta courte existence. Nous t’aimons très fort et nous ne t’oublierons jamais ».
Landry, en entendant sa mère, se rapproche de l’autre oreille de Nathan, pour lui dire tous les mots d’amour qu’il aurait voulu lui dire de son vivant, et rajoute lui aussi
- « Va vers la lumière, Nathan, va vers la lumière ».
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Viviane Barnet-Brosse
Un dernier Verre pour la route
ISBN 979-8-32027-848-3
Publié en mars 2024 Amazon Kdp Publishing
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