Chapitre 15
Le repas s’étant déroulé en toute convivialité, leur hôte étant un conteur prolifique, le quatuor a la tête pleine d’images d’aventures maritimes intrépides.
Les ados sont repus, Marie la cuisinière étant un fin cordon bleu.
Personne n’a encore quitté la table. Eglantine, repensant aux échanges avec Jean et Elisabeth, au sujet des conditions de vie au 18ème siècle, aimerait bien en savoir plus sur celle des paysans et du monde agricole.
- « Messire Robert, votre carrière de corsaire vous a permis d’acquérir des ressources, vous permettant de vivre comme un seigneur en son domaine. Celui-ci est assez conséquent, et vous avez des serviteurs, tant pour entretenir votre ferme et vos champs, que pour tenir l’intendance de votre maison. Vos « gens » ne semblent pas malheureux car vous êtes apparemment un maître juste et bon. Ce n’est malheureusement pas le cas pour l’ensemble des paysans du royaume. Je sais bien que je suis curieuse, mais pourriez-vous me parler un peu des conditions de vie des paysans français ».
Robert sourit, amusé. Cette gamine est vraiment sympathique et lui qui a roulé « carrosse », ou plutôt « navire » sur toutes les mers du monde, se sent attiré par cette demoiselle espiègle et effrontée. Il aurait aimé avoir une fille aussi hardie. Cela lui fait prendre conscience qu’il a consacré plus de la moitié de sa vie au service de son roi, mais qu’il a raté sa vie familiale. Depuis leur rencontre, il envisage sérieusement de rechercher une « relaissée », c’est-à-dire une veuve, encore jeune pour pouvoir enfanter ou une « vieille fille », une de ces femmes n’ayant pas trouvé d’époux avant la trentaine, mais aptes à procréer. Il est suffisamment riche et n’exigera pas de dot si la famille de cette potentielle fiancée n’a pas l’aisance sociale pour la doter convenablement.
Eglantine, Capucine, Timothée et Gabin, le regardent avec insistance, guettant sa réaction avec l’impatience de la jeunesse.
Robert prend la parole à son tour.
- « Que dire sur la condition des paysans en ce siècle ? Je n’ai jamais vraiment réfléchi sur ce sujet puisque j’ai fait le choix de vivre la plus grande partie de ma vie sur un bateau. J’ai confié mon domaine à des personnes responsables, qui ont su gérer mes intérêts, avec compétence, que ce soit ma gouvernante Louise, mes autres fidèles serviteurs, et mon fermier régisseur Etienne. Par contre le règne du défunt roi Louis le quatorzième, n’a été qu’une succession de guerres, et d’impôts écrasant le peuple et notamment les paysans du royaume, afin de combler les dépenses faramineuses de ce monarque. Sous son règne, la moitié des paysans sont des journaliers. Ils disposent d’un lopin de quelques ares, sur lequel ils ont construit une maison d’une seule pièce. Ils cultivent aussi un potager, avec quelques poules et quelques brebis pour la laine. La fraction la plus pauvre de la paysannerie est composée de manœuvriers qui ne possèdent que quelques outils manuels. Du printemps jusqu’à l’automne, ils travaillent sur les terres du seigneur, d’un membre du clergé ou d’un riche laboureur. Ils participent aux moissons, aux foins et aux vendanges. En hiver, ils cherchent à se faire embaucher comme hommes de peine. Les laboureurs plus aisés possèdent leurs terres, et leur cheptel composé d’un équipage de trait, des bœufs ou parfois des chevaux, et des animaux de ferme. L’hiver certains de ces paysans sont cloutiers, chaudronniers ou ferblantiers et d’autres quittent leur région pour trouver du travail ailleurs, sillonnant les routes du pays. Dans mon beau Cantal, certains partent avec leur famille et ne reviennent pas car les conditions de vie dans notre contrée sauvage, ne leur permettent pas de subvenir aux besoins de leurs épouses et de leurs enfants. Plus on monte en altitude, et plus la vie est rude pour nos paysans. La rigueur hivernale les chasse malgré eux, vers des lieux plus accueillants où ils trouvent à se faire embaucher, ou bien ils proposent leurs services contre une rémunération qui leur permet de ne pas mourir de faim, ainsi que leurs familles ».
En l’écoutant, les quatre adolescents se regardent, et pensent simultanément, qu’au 21ème siècle, en France, même si la vie semble misérable pour certains, personne ne peut vraiment se plaindre avec toutes les aides sociales et la gratuité des services mis à disposition des familles les plus précaires. Les pauvres du 18ème siècle auraient sans doute apprécié d’avoir les allocations familiales pour aider à élever leurs enfants, les allocations logement pour les aider à payer leurs loyers, les primes d’activité pour compléter des salaires miséreux, le RSA pour avoir une allocation de survie, leur permettant de subvenir aux besoins de leurs familles, et les soins médicaux gratuits pour éviter les maladies et les décès consécutifs à la pauvreté, à la malnutrition, au manque d’hygiène et de prise en charge médicale.
Eglantine, se sentant observée par son ancêtre, interrompt ses propres pensées, hoche la tête avec une moue dubitative et insiste pour en savoir plus sur le sort des paysans vivant au siècle de Robert Barberousse.
- « Finalement le roi Louis XIV, celui qui se targuait d’être le « roi soleil », n’a pas vraiment été un astre pour son royaume. Il brillait dans sa cour, au milieu de ses courtisans, ou sur les champs de bataille, où il se rendait en carrosse tantôt avec une de ses favorites, tantôt avec une autre, ainsi que les serviteurs royaux, pour une sorte de tourisme malsain, amusant des hommes et des femmes dénués de toute compassion pour le peuple. Ledit peuple a subi les retombées de ces multiples guerres, par l’appauvrissement de la population, ployant sous le coût des impôts, par la mort de ses fils enrôlés de force pour servir de chair à canon. Le roi est mort, et un nouveau roi va lui succéder un jour. Un enfant, sous la tutelle d’un régent, qui gouverne en son nom. Mais le peuple est toujours l’éternelle victime sacrifiée sur l’autel des ambitions royales ».
Robert s’esclaffe en prenant une mine goguenarde, car il apprécie de plus en plus l’impertinence frisant l’insolence de la demoiselle.
- « Diantre, cette jouvencelle n’a pas froid aux yeux, elle est digne des Barberousse ».
Puis il se lève de table et propose aux jeunes gens de repartir à la grotte pour une seconde tentative exploratoire, afin de retrouver l’élément leur ayant fait traverser le temps.
Les ados acquiescent à cette proposition judicieuse, y voyant aussi le prétexte à une promenade digestive, le repas ayant été excellent mais fort copieux. L’appétit du corsaire les étonne, car il se demande où passe la nourriture qu’il ingurgite. C’est un homme grand, costaud et musclé, mais sans un gramme excédentaire de graisse superflue.
Les jeunes gens espèrent dénicher le mécanisme du passage intersidéral, pouvant les ramener au 21ème siècle.
Robert, comprenant leur besoin de retourner dans leurs foyers, les accompagne par le souterrain secret.
Rien n’a changé dans la grotte et les adolescents, essayant vainement de ne pas se décourager, entreprennent de sonder les roches, en tapant chaque recoin, espérant débusquer le « bouton magique » qui les transportera dans l’espace-temps, à la manière d’une téléportation, semblable à celles qu’ils ont vu dans des vieux épisodes de Star-trek, une série des années 60, rediffusée à la télévision, lorsqu’ils étaient enfants.
Pendant ce temps, Robert retourne ouvrir un de ses coffres et choisit une bague magnifique, un ouvrage ciselé en or, rehaussé d’une émeraude d’une pureté incomparable.
Il s’approche d’Eglantine, et tout en lui offrant le somptueux bijou, l’embrasse affectueusement, rajoutant :
- « Accepte ce modeste cadeau, en gage de l’affection d’un vieux parent, heureux d’avoir eu l’immense bonheur, de te rencontrer, toi ma si lointaine descendante, même si le contexte est surprenant pour ne pas dire étrange, puisque tu ne naîtras que dans presque trois cent ans, et je mangerai les pissenlits par la racine, depuis fort longtemps, à ce moment-là.
Eglantine ouvre des yeux immenses, et malgré son esprit de répartie, elle reste silencieuse, sidérée par la beauté du cadeau offert, admirative devant l’éclat de la pierre précieuse.
- « Messire Robert, cette bague est magnifique, je n’ai jamais rien eu d’aussi beau de toute ma vie ».
Robert sourit d’un air jovial, enchanté d’avoir émerveillé cette jeune fille, par son présent et ravi de voir ses yeux briller de mille feux. Il bougonne quelques mots incompréhensibles dans sa barbe.
Eglantine l’embrasse spontanément pour le remercier, ce qui fait rougir encore plus l’ancêtre à la pilosité flamboyante.
Puis elle rejoint ses trois amis pour tenter de retrouver le « ticket » de retour pour le 21ème siècle.
*********************
Viviane BARNET-BROSSE
EGLANTINE BARBEROUSSE ET LA LÉGENDE DU CORSAIRE ROTER BÄR (OURS ROUGE)
ISBN 979-8-33215-687-8
Roman publié en juillet 2024 Amazon KDP Publishing
*******************

